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Une thrénodie

Dernier membre de la troupe d'Ian McEwan pour sa production de Hamlet, nous retrouvons notre héros, un fœtus sans nom. J’ai pris la décision de dresser le portrait musical du père en parallèle de celui du fils. Les raisons derrière cette décision tiennent en peu de mots : le désir du narrateur d’établir un contact avec son géniteur. Il perçoit la menace représentée par sa mère Trudy et son oncle Claude et s’inquiète à l’idée de grandir sans la présence de son père.

Une des premières analogies musicales du narrateur survient au chapitre quatre lorsque le couple adultère discute du placement de l'enfant dans une institution. Il se saisit des mots pour les répéter, une opération qu’il compare au toucher d’un DJ sur un vinyle, (Chapter Five, p. 43). Bien qu’il soit en détresse, l’image est enjouée. Dans la description de l’action imaginaire, l’adverbe “scratchily” précède le verbe “sample”. La phrase qu’il se rejoue est en italiques ; elle apparaît sous la forme de deux fragments, puisqu’il y a des points de suspension. Par ces quelques astuces, les lecteurs ont le sentiment d’entendre une phrase musicale qu'on modifie. Le processus révèle les impostures lexicales et permet au héros de se faire une idée plus nette de son futur.

Chacun des personnages principaux adultes chantera, fredonnera ou sifflera à un moment donné dans le roman. Nous nous sommes déjà penchés sur l’expression musicale de Trudy et de Claude, mais qu’en est-il des talents de John ? En quoi son sifflement est-il le reflet de sa situation ? L’adverbe “tunelessly” suit le verbe “whistles”, (Chapter Nine, p. 86). Le foetus utilise une figure de comparaison entre deux compositeurs viennois pour qualifier les notes produites par son père : “more Schoenberg than Schubert, a projection of ease rather than the thing itself.” On peut imaginer ici qu’au-delà de l’appréciation esthétique, c’est surtout l’allitération formée par les deux noms qui a motivé le choix de l’auteur.

A l’inverse de Debussy ou Tarrega dont les noms étaient associés à Claude, le prochain trio de compositeurs illumine le passé, le futur et le génie créatif de l’être humain. Ainsi, Igor Stravinsky se retrouve associé à Albert Einstein dans le regard que porte notre narrateur sur le 20ème siècle. Ils représentent les forces rédemptrices de l’histoire moderne. Ce grand résumé prend la forme d’un ouvrage imaginaire, le préquel du “thriller” en cours de rédaction du 21ème siècle, à la confluence de la science, de la musique et de la littérature.

Plus tard, notre narrateur se souvient des mots de son père. Un poème devrait idéalement émerger d’un poète sans qu’il y ait de véritable effort, puisque "all art aspires to the condition of Mozart's" (Chapter Sixteen, p. 151). L’exemple du compositeur doit guider tous les créateurs, quelque soit leur discipline artistique. Peu après le sifflement mélodieux de sa mère au chapitre dix-sept, notre narrateur se projette dans son futur postpartum, formant dans son esprit une vision de paix et d’harmonie. Quelle figure invoque-t-il ? J. S. Bach. Il s’imagine s’adonnant aux plaisirs du vin, de la lecture, de l’écoute des œuvres du compositeur. Ces références classiques et baroques opèrent un rapprochement entre le fils et le père.

Mais le sentiment de paix est de courte durée. John semble anticiper le chaos à venir lorsqu’il corrige la jalouse Trudy et sa déformation du prénom de sa protégée, Elody. “A threnody”, explique-t-il “is a song for the dead” (Chapter Nine, p. 90). Claude, au grand dam de son frère, donne en exemple « Candle in The Wind » d’Elton John.

McEwan, Ian, Nutshell, Vintage, Penguin, 2017

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