Skip to main content

La radio de la cuisine


Richard Yates a écrit un roman au titre symbolique : “Revolutionary Road.”

Quelque part en banlieue profonde, April et Frank Wheeler font face avec difficulté à la routine, au point que la femme au foyer met sur pied un véritable plan d’évasion pour toute sa famille. Dans ce cauchemar domestique sous forme de conte moral, on trouve deux compositeurs classiques (Mozart et Beethoven), des gloires de l’ère du swing (Gene Krupa, Benny Goodman, Glenn Miller et Artie Shaw) et un chanteur (Eddie Kantor). Dans le texte apparaissent des pieces pour big band (“One O’clock Jump”, “String of Pearls”) et une chanson (“That’s the Kind of Baby for Me”). 

La musique est aussi présente dans les souvenirs qu’échangent les personnages au sujet des feuilletons radiophoniques des années trente (“Bobby Benson,” “Little Orphan Annie,” “Jack Armstrong,” “The Shadow” et “The Green Hornet,” qui ne se qualifie pas pour figurer sur la liste des personnages). Bien qu’il n’y ait aucune référence à la musique dans ce passage, il semble qu’il serait difficile de se souvenir d’une émission radiophonique sans en entendre le générique (p. 191). En fait, l’un des passages les plus saisissants en matière de description musicale nous vient de la dispute du couple qui a pour toile de fond sonore les dessins animés que regardent leurs deux enfants (p. 206-209). 

La relation qu’entretiennent les personnages à la musique est généralement passive. Un des exemples les plus évidents est “Holiday For Strings” : la musique semble se fondre parfaitement avec le décor oppressif de la banque alors que les employés de Knox (la compagnie pour laquelle Frank travaille) font la queue pour déposer leurs payes (p. 170). Frank se sent déshumanisé. L’auteur utilise le mot “muzac.” Ici, comme ce sera le cas au sein même des foyers, la musique de fond est le symbole de la vie moderne. 

Il est tout naturel que la musique soit générique. Elle est généralement entendue quelque part en arrière-plan. De la même façon que les personnages sont à peine conscients qu’une musique s’entend dans leur environnement, l’auteur nous donne rarement des précisions. Ainsi qu’il a été dit précédemment, les noms des grands compositeurs viennois apparaissent mais les pièces ou les genres ne sont jamais identifiés. Une phrase de Beethoven diffusée par la radio de Mrs. Givings (“A soaring phrase of Beethoven on the kitchen radio”) est un déclencheur d’émotions vives et variées (p. 156). Bien que la tranquilité règne dans la cuisine des Wheelers avant la visite de John Givings, la description des sentiments de Frank n’en reste pas moins déconcertante. Il se trouve qu’elle coincide avec une musique non-identifiée de Mozart, que la radio diffuse de façon peu distincte (p. 182). 

Lorsque les personnages tentent de rentrer en relation avec la musique, le résultat nous laisse une impression de décalage. Les danses et les gestes rythmés manquent de subtilité et de grâce. Quand les Wheelers invitent leurs voisins, Shep et Milly, à la Vito’s Log Cabin, les quatre font une étrange démonstration d’énergie. À la suite de sa danse avec Frank, Milly a la nausée. Le jitterbug d’April et Shep est maladroit, désespéré et entretient leurs illusions respectives. Dans le chapitre suivant, une danse exotique provoque l’exact opposé de l'effet escompté, mettant les personnages dans un état plus vulnérable encore que celui dans lequel ils étaient au début de la scène. De manière générale, ces efforts arrivent trop tard dans la vie des personnages : séduction à la fin d’une aventure ; séance de rattrapage autour de danses qui ont déjà vingt ans. 

Chanter est tout aussi périlleux. Lorsque les enfants entonnent « joyeux anniversaire » leurs voix sont lentes et stridentes (“slow and shrill”) (p. 104). Les imitations vocales de Shep des différentes sections du big band sont ridicules (p. 136). Les seules fois où Frank chante, il n’utilise pas son timbre naturel mais imite Eddie Cantor pour divertir April (p. 220). Même lorsque le chant est efficace l’acte n’est jamais sincère. De plus, celles et ceux qui ont écouté “That’s the Kind of Baby for Me” savent que les paroles sont pour le moins cyniques.

Cliquez ici pour entendre mon mash-up de "A String of Pearls", "Holiday for Strings" et "That's the Kind of a Baby for Me". 

Yates, Richard. Revolutionary Road, Vintage Books, 2009


Comments

Popular posts from this blog

Quarante musiciens

Tourgueniev a écrit une nouvelle intitulée "Eau de framboise". Ce nom désigne une source qui se jette dans la rivière Ista. Nous retrouvons le chasseur-narrateur en une chaude journée d'été. Il rencontre deux vieillards appelés Stiopouchka et Mikhaïl Savélitch, alias "Brouillard". Le premier assiste le second dans sa partie de pêche. Stiopouchka est un être peu considéré par sa communauté. Il mène une existence de marginal. "Brouillard" était majordome avant d'être émancipé par son maître, le Comte Piotr Ilitch. Pour vanter la « fastueuse hospitalité » du comte, le narrateur nous parle de ses musiciens et de leur « bruit assourdissant » (p. 100). Nous apprenons un peu plus loin que l’orchestre comptait quarante musiciens. C’est « Brouillard » lui-même qui apporte cette précision.   Cette évocation nous entraîne sur le terrain de l’anecdote. L’orchestre était dirigé par un maître de chapelle venu spécialement d'Allemagne (p. 103). Le jou...

"Grandiose, in a corrupted romantic style"

Next up in our cast for Ian McEwan's revisiting of Hamlet is Claude, the hero’s uncle.   He conspires to kill his brother, John, with the help of his lover (and sister-in-law), Trudy. She is pregnant with our hero-narrator, whose hatred of Claude has some roots in the man's musical ignorance. The patronym brings about the first mention of a European composer. Whenever he introduces himself, the plotting uncle says “Claude, as in Debussy,” so as to help with the pronunciation of his name. This does not fail to disgust our narrator. (Chapter One, p. 5). For the man seems to revel in his ignorance. Claude conjures up the French composer's name as a mere icebreaker, without any interest for the composer’s works.  Our fetus-narrator sets us right immediately: “This is Claude as in property developer who composes nothing, invents nothing.” At the beginning of Chapter Three, the narrator tries to understand who his uncle really is. The description addresses the musical featu...

"Wake up the Dead"

In this second article on Akira Mizubayashi's novel Âme brisée , we will explore two activities: listening to music and performing music.    What works does the author mention in his novel? Two works are essential to the novel: the  Rosamunde  string quartet by Franz Schubert and the “Gavotte en Rondeau” from J.S. Bach's third partita. They appear numerous times, providing rhythm and thematic unity to the text. There appears to be a form of dialog between the two works, or at least, a complementarity. One expresses melancholy, the other carelessness; one is performed in its entirety, the other is an extract. Readers witness this duality the very first time the works are mentioned: Schubert's music is heard in an environment of kinship and benevolence; Bach's music is heard in an atmosphere of terror and despair.  Thus, music helps to balance out the dramatic tension of the novel. How to position oneself with regard to the repertoire in times of war is...